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Outreau à l'heure de la belle ?

Gazette du Palais

Editorial de Eve Boccara paru dans la Gazette du Palais

du vendredi 30 avril au mardi 4 mai 2010

Le 1er décembre 2005, au terme de cinq années de rebondissements, la cour d'assises de Paris rendait un verdict d'acquittement général dans l'affaire d'Outreau mettant ainsi fin à ce qui, depuis, a été qualifié de «  plus grande erreur de tous les temps », de « naufrage »,ou même de « Tchernobyl » judiciaire ».

Quelques heures après l'annonce du verdict, Pascal Clément, ministre de la Justice, donnait une conférence de presse pour présenter aux accusés « les excuses de l'institution judiciaire », et quelques jours plus tard Jacques Chirac, président de la République, écrivait à chacun des acquittés pour exprimer « à titre personnel », son émotion et son soulagement, et «  en tant que garant de l'institution judiciaire», ses regrets et excuses. Et redonnait des arguments de poids aux pourfendeurs de la machine pénale,  de la suppression du juge d'instruction, considéré trop seul ou trop isolé pour mener à bien des missions toujours sensibles.

Le «  petit »  Burgaud s'était entre-temps transformé en coupable idéal, car il en faut un. S'il avait lui-même violé les enfants, la réaction de l'opinion publique n'aurait pas été pire. La responsabilité absolue qui fut reconnue au juge d'instruction, alors en poste depuis tout juste six mois, sa réaction fuyante et son jeune âge, permettaient à chacun de se défausser d'une petite part de responsabilité collective. Un dédouanement facilité par l'attitude de cet homme hésitant et bafouillant, jeté en pâture à la commission parlementaire lors d'une audition retransmise en direct sur les chaînes de télévision, au grand plaisir des mêmes qui avaient trop facilement assimilé cette affaire d'Outreau à l'affaire Dutroux, survenue quelques mois plus tôt en Belgique.

Mais la machine judiciaire, en supprimant les coupables, n'a-t-elle pas aussi supprimé les victimes ? Et après sa - trop - violente revanche pour effacer ses erreurs, une belle ne s'annonce-relie pas ? Marie-Christine Gryson- expert psychologue au procès d'Outreau dont nous publions ici une longue interview, semble le penser. Elle dénonce la construction d'une storytelling, dont les auteurs auraient choisi d'oublier que, parmi les dix-sept enfants, « quinze ont été reconnus victimes d'agressions semelles et de viols ».