Accueil

  Eric Dupond-Moretti et Lino Ventura :
Portraits croisés pour un message aux présidentiables


NOTE
Cet article a d'abord été publié sur le blog Mediapart de Marie-Christine Gryson. Comme vous pouvez en juger, il ne porte en rien atteinte à une quelconque disposition qui justifierait de l'effacer.

Or Médiapart a autoritairement pris la décision de le dépublier

Quelles pressions la rédaction a-t-elle subie ?


L’intérêt pour cet avocat médiatique, réside dans son pouvoir d'attractivité qui s'étend aujourd'hui au cinéma, sachant qu'il nous permettra d'attirer l'attention sur un message à transmettre au présidentiables, message que Lino Ventura, à qui il est comparé, n'aurait sans doute pas refusé. Il concerne la maltraitance aux assises des enfants victimes de viols.enfants reconnus victimes

Une notoriété instrumentalisée — Eric Dupond-Moretti et Lino Ventura, portraits croisés — Le message aux présidentiables et aux députés.

Une notoriété instrumentalisée en tant que réalité sociétale

Celui que les journalistes appellent Acquitator, Me Eric Dupond-Moretti vient d'être projeté dans l'actualité en tant qu'acteur pour le dernier film de Claude Lelouch : « À chacun sa vie ». Celui-ci l'a accompagné sur de nombreux plateaux télévisés, estimant avoir trouvé le nouveau Lino Ventura. Cela tombait juste avec la promotion du livre coup de poing de l'avocat :« Direct du droit » promotion qui, coïncidait avec l'annonce très médiatisée de la défense du jeune Théo, victime de violences policières. Nul ne s'est permis de relever que le soutien compassionnel et révolté du public à l'égard du jeune homme, lui a permis de contre-dire sa critique leitmotiv sur le non-respect de la présomption d'innocence qu'il évoquait pourtant, quelques jours auparavant, à propos de François Fillon. Sans oublier sa dénonciation du « tout victimaire », ces deux critiques étant présentées comme occupant le centre de son ouvrage. Mais ne cherchons pas trop la petite bête chez celui qui se considère comme la « Bête noire » des magistrats, et regardons plutôt ce que ces tempos chanceux de la carrière de l'avocat, nous apprennent des faits sociétaux dont il est l'un des indicateurs somme toutes, assez significatif.

Quand on se penche sur la densité inouïe de sa présence médiatique, on se dit que vraisemblablement de nombreux journalistes ont été attirés par la lumière de ses projecteurs, souhaitant en bénéficier comme d'un examen de passage prestigieux, tout comme le ténor du barreau a pu, lui aussi, bénéficier de la notoriété des personnes qu'il a défendues (Benzema, DSK, Cahusac etc.). Les émissions de télévision et les articles font flores depuis quelques années, le personnage intéresse, ses portraits se multiplient, il est « bankable ». Chacun se fait fort de trouver un nouvel angle inédit, tellement tout a été commenté quant à sa biographie et sa psychologie dont il a lui-même évoqué quelques ressorts queque peu dramatiques, comme pour dédouaner la notoriété du dit personnage.

On s'attarde encore sur ses 141 acquittements comme autant de médailles du mérite, le culte de la performance s'avère être plus en vogue que l'absence de réflexion éthique qui le sous-tend. Un acquittement, quand le doute bénéficie normalement à l'accusé, est une vérité judiciaire, qu'il faut respecter certes, mais ce n'est pas LA vérité absolue. Et pourtant, nul ne s'avise à évoquer la douleur éventuelle d'un certain nombre de victimes à qui on n'a pas donné droit et que les psys retrouvent en grande difficulté existentielle dans leur Cabinet de consultation. Comment ne pas évoquer également la prise en charge du mal être des professionnels, qui ont parfois reçu la jubilation des coupables, avouant leur crime une fois la chose jugée et qui demeurent (les professionnels) obsédés par le regard des victimes lors du procès.

Le déni fréquent de l'existence même des victimes lors de la médiatisation ou non de ces procès d'assises ou en correctionnelle quand il en est la vedette, en dit long sur notre société française qui ne veut pas savoir que les violences sexuelles sur mineurs les détruisent psychologiquement. Le sujet est méprisé, ne se trouvant pas inscrit dans la sphère noble de l'investigation journalistique. Heureusement, il vient d'être en partie réhabilité, du moins à l'égard de la pédophilie dans l'église, par l'Oscar du film Spotligt et le prix Sullizer des journalistes dont il retrace le combat. À y regarder de plus près, il s'agit d'un corps social que l'on peut isoler et rejeter pour de nombreuses autres raisons… alors que les violences sexuelles sur mineurs sont en majorité intrafamiliales. La difficulté à obtenir l'imprescribilité pour les crimes sexuels en France, tout comme la propagation des théories anti-victimaires ( SAP-interdit aujourd'hui- Faux souvenirs, Syndrôme de Munchaüsen, Outreau, etc,) renvoient bien à ce déni  de la réalité et/ou de l'impact psychotraumatique des violences sexuelles sur mineurs et la difficulté à les inscrire dans un processus judiciaire. 

À mon tour, je viens ici compléter un portrait de cet avocat, déjà souvent brossé dans mes écrits, mais avec un angle aujourd'hui que l'on peut estimer aussi surréaliste qu'opérationnel. Je répondrai facilement à l'éventuelle question sur ma légitimité à le faire car elle ne se situe pas dans la sphère d'un règlement de compte personnel mais du témoignage de la psychologue clinicienne, psychothérapeute d'enfants, ayant fréquenté durant 26 années, les arcanes de la Justice . Je ne pense pas que du haut de son piédestal, il puisse être fâché de l'outrecuidance de cette démarche qui instrumentalise sa notoriété, puisqu'elle relève de l'éthique, à savoir de la protection des plus vulnérables ! Signalons que les arguments de ce message aux Présidentiables - qui deviendra, je l'espère, encore plus audible- ont déjà été présentés sur « Village de la Justice », Mediapart et aussi dans le Livre blanc du REPPEA1 .

Tout d'abord, j'évoquerai mon ancienneté quant à la rencontre avec cet avocat au plan professionnel à la Cour d'Appel de Douai où j'ai été expert judiciaire de 1989 à 2015. (Je n'ai pas été renouvelée pour manquement à mon obligation de réserve, ce que j'assume totalement.) Je connais assez bien Me Dupond-Moretti pour avoir été confrontée à lui aux assises à nos débuts communs, alors qu'il n'était qu'un avocat tout juste réputé pour sa grande gueule talen...tueuse. J'étais vite devenue spécialisée, par la force des choses, dans le domaine des agressions sexuelles, comme tous les autres experts psychologues ayant un peu d'expérience, compte tenu du grand nombre de mission ordonnées par les OPJ et les magistrats. Par ailleurs, les activités de psychothérapeute bénévole, dans le cadre associatif du CAP et de Balise la Vie, des enfants victimes de viols, avait encore enrichi mes connaissances en termes de psychotraumatisme en victimologie infantile. Notons ici que Me Dupond-Moretti n'a jamais eu la malhonnêteté d'utiliser cette démarche éthique en la détournant de manière mensongère, comme l'a fait d'un de ses confrères lors des procès d'Outreau qui a demandé, sans l'obtenir du reste, ma récusation. Le rapporteur Houillon a reconnu l'erreur de la Commission Parlementaire.

J'ai donc été souvent, et de bonne guerre avant cette affaire, l'obstacle à ses projets d'acquittements pour les auteurs, dans les procès pour viols sur mineurs. De surcroît, j'ai été l'experte principale des 12 enfants examinés au plus près des faits et reconnus victimes de viols et de proxénétisme dans l'affaire d'Outreau après confirmation de mes conclusions par 5 autres experts. L'on sait à présent que leur vérité judiciaire a été soigneusement occultée, j'en explique d'ailleurs le comment et le pourquoi dans « Outreau, la vérité abusée » ( 2009 et 2015) qui est la référence bibliographique du film « Outreau, l'autre vérité » et ce, au grand dam de notre ténor du barreau. N'oublions pas que, comme l'écrit son co-auteur, le chroniqueur judiciaire Eric Durand Soufflant, Eric Dupond-Moretti est «  né à Outreau »... au plan symbolique bien évidemment !

J'évoquerai donc en second lieu - quant à ma légitime motivation - l'intérêt très spécial porté par Eric Dupond Moretti à ma personne et à mes ré-informations sur ce que j'ai appelé - avec d'autres - la mystification d'Outreau à l'instar de l'intitulé du colloque qui s'est tenu en 2011 à l'Institut de Criminologie de Paris II Assas-Panthéon en présence de Pierre JOXE . Il l'a manifesté de manière acerbe dans ses deux ouvrages, d'abord dans « Bête noire » où il donne des interprétations abracadabrantesques de mes expertises. Et encore davantage dans son dernier ouvrage « Direct du droit » dans lequel il me cite abondamment en tant « qu'icône des révisionnistes ». Soulignons que de rappeler le mauvais sort réservé aux enfants victimes, de dénoncer les dysfonctionnements des procès et les conséquences d'Outreau sur le discrédit de la parole des enfants, n'a rien à voir avec le déni de la Shoah. Il s'agit bien de l'utilisation d'un mot piégé (Philippe Breton, la Parole manipulée) qui inverse de manière perverse - au sens premier - les valeurs et les culpabilités, pour rendre détestable et tabou tout ce qui malmène la doxa officielle dont il est le garant et le cerbère.Et c'est une forme de toute puissance qui se ré-affirme lorsqu'il menace : "Outreau peut recommencer à tout moment".

 

Eric Dupond Moretti et Lino Ventura aux assises, portraits croisés : un surréalisme opérationnel

Cette longue mise en bouche (propos choisi à dessein, en écho au fait que EDM adore « manger » de l'expert) était nécessaire avant d'aborder les portraits croisés, en me référant à ce que Claude Lelouch a dit de son nouvel acteur fétiche : « c'est un nouveau Lino Ventura ! » Cette affirmation a été répétée lors des nombreux interviews, l'acteur Dupond-Moretti -devenu dans son film, un Président d'assises amoureux d'une prostituée - mimant modestement le refus d'une telle comparaison honorifique. Il n'empêche que les images du grand Lino se sont alors imposées à moi et j'ai de suite imaginé une inversion des rôles : l'acteur Lino Ventura en tant qu'avocat aux assises, dans la fiction, voire dans la réalité, a semblé être une hypothèse de travail fort intéressante : l'idée étant de vérifier si les personnalités pouvaient être interchangeables. Une autre manière d'aborder et d'affiner le profil de cet avocat, désormais connu du grand public et de la presse people depuis qu'il est en couple avec la chanteuse Isabelle Boulay.

Les talents d'acteurs d'Eric Dupond-Moretti sont reconnus tant au cinéma qu'aux assises dont il revendique sans ambages les similitudes, contrairement à certains de ses confrères. J'ai connu cette époque ancienne où la comparaison que fait Claude Lelouch avec Lino Ventura aurait pu s’appliquer à l'avocat. Un faux dur dont l'intensité de la présence est due à son regard pénétrant ouvert sur l'intérieur, une émotivité à fleur de peau qui explose en colère ou en indignation, une anxiété qui se transforme en supplique aux jurés, une identification transférentielle à sa propre problématique existentielle. Il reconnaît avoir vomi avant d'entrer en scène... et l'on pouvait le voir fumer compulsivement à chaque pause et parcourir ensuite le prétoire à grandes enjambées, afin de revenir, écarlate, en force et en rugissements féconds.

Lino, cet homme empathique, ce lutteur timide que d'aucun appelait la brute au cœur d'or, aurait pu être l'avocat de cette époque là. En effet, Eric Dupond Moretti avait reconnu en aparté lors d'un procès, avoir du mal à regarder un jeune enfant victime parce qu'il savait qu'il disait vrai, qu'il pensait qu'il avait été violé, mais il demandait pourtant l'acquittement de son agresseur. Il ne faisait que son travail d'avocat… Certes, c'est alors que je lui ai proposé de mettre son talent au service des victimes plutôt que des agresseurs potentiels.

En ces temps lointains, mon avis de psychologue d'enfants lui importait quelque peu, les échanges étaient courtois et relativement bienséants et les passes d'armes étaient respectées, surtout quand ma répartie l'épatait où quand je le renvoyais à son ignorance en la matière, lorsqu'il déclarait par exemple, qu'un enfant qui fait un grand sourire sur un dessin, ne pouvait pas être traumatisé. Il avait alors accepté avec une attitude de reconnaissance sympathique, ma plaquette informative sur la thérapie des enfants victimes de viols.

Mais cette entente cordiale avec l'expert était précaire, il ne fallait quand même pas enlever le masque de l'adversaire et le jour où j'ai osé dire que cette attaque de mon exposé était une « stratégie » de la défense, j'ai eu droit à une tirade digne des héritiers de Voltaire, sur la remise en cause de la liberté de la plaidoirie et au final de la démocratie !

Et puis il y a eu un tournant… et ce, après la condamnation en première instance puis en appel à 30 ans de prison d'un jeune homme accusé de meurtre avec barbarie… qui avait avoué puis s'était rétracté. En première instance, mon expertise qui analysait les motivations du passage à l'acte - à la demande du magistrat instructeur - a été pilonnée et les attaques adhominem ont commencé à apparaître jusqu'à en offusquer les jurés qui ont tenu à me le faire savoir. Au procès en appel, changement de stratégie, mais les critiques doucereuses de mes travaux n'ont rien changé au verdict, les preuves étaient trop impératives, et les 30 années de réclusion criminelle ont été confirmées. Plus de salut courtois, définitivement banni, mais un accueil au regard incendiaire et des vociférations accompagnant la fureur des déplacements et des envolées de manches :«voici l'expert qui met les innocents en prison »… me prêtant un pouvoir que l'expert ne possède pas.

Je me souviens de l'exaspération d'un Avocat Général alors qu'il m’interrompait à tous moments lors de ma déposition. Un soupir lui a valu une charge taurine qui s'est arrêté au dernier moment… le magistrat a marqué un mouvement de recul… l'atmosphère était devenue réellement terrifiante ! Et quand Me Dupond-Moretti répond qu'il ne terrorise que les minables, on doit supposer qu'il ne parle que des professionnels !

Le vieux journaliste Pierre Lescure qui ne craint plus rien, lui a d'ailleurs fait remarquer ( C à vous) que l'on conseille aux jurés de ne pas le regarder...sans doute pour éviter la pression hypnotique que la célébrité provoque indiscutablement.

La théâtralisation des assises à laquelle adhèrent tous les intervenants des procès - dont j'étais - est certes nécessaire à la ritualisation et à la dramaturgie de la Justice, mais dans les limites du supportable et bien des magistrats n'ont pas accepté ces débordements lorsqu'ils sont dits de rupture. Et quand les assauts sont de véritables agressions à l'égard des témoins à la barre - j'ai vu un commandant de gendarmerie quitter les assises en pleurant parce que son honneur avait été bafoué - on se demande comment un lieu où doit se dire le droit, peut-il devenir le théâtre de manœuvres d'intimidation voire de maltraitance psychologique. Les effets sont déjà éminemment douloureux pour les personnes interrogées, mais qui donc se soucie des conséquences sur les enfants qui n'ont ni le recul - l'adulte est perçu comme tout puissant - ni la construction psychologique permettant de s'en prémunir ?

Un Lino Ventura aurait-il pu faire cela ? Un lutteur comme Lino, qui se déplace avec précipitation pour mimer une menace, qui intimide sans frapper, dans une sorte d'emportement quelque peu ludique car surjoué… c'est possible, mais il se serait ensuite sans doute excusé comme le font certains avocats après coup, évoquant la nécessité de cette stratégie. La nuance est bien là, cet avocat, ne surjoue pas, il vit la situation comme si sa vie en dépendait, impossible de le lui reprocher… d'où son efficacité ! Rien à dire, et certains applaudiront : bravo l'artiste !

Et puis, si l'on avance dans la chronologie de la carrière de Me Dupond-Moretti, il y a eu le procès d'Outreau où il s'est trouvé à la tête d'une armée d'avocats face à chacun des enfants présumés victimes et isolés dans le box des accusés alors que les accusés étaient avec les avocats et les journalistes dans la salle d'audience...spectateurs de leur procès. De nombreux témoignages, dont ceux du Procureur Eric Maurel, présent tout au long du procès, et des Assesseurs des assises, font état de la brutalité de cet interrogatoire lors de leur entretien avec la commission d'enquête de l' IGSJ (Inspection Générale des Services judiciaires sur le site "Démystifier Outreau"). Par ailleurs, l'avocate de Myriam Badaoui, Me Pouille-Deldicques a pu énoncer de manière percutante : « Le Haka des All Black à côté de cela c'est rien... parce qu'en face il n'y a pas le XV de France mais un enfant, seul » Bande annonce du documentaire « Outreau l'autre vérité » et Chérif Delay l'aîné des victimes y précise: « On m'a égorgé comme un cochon, comme un mouton ! ».

L'on comprend pourquoi au procès en appel à Paris 3 des 15 enfants reconnus victimes en première instance, n'ont pas maintenu leurs accusations, sans pour autant se rétracter.Ainsi, quand il s'agit de s'en prendre aux présumées victimes de viol, pour leur dénier la vraisemblance de leurs accusations, on ne peut qu'être choqué en tant que professionnel . En effet, l'on sait que leur mémoire traumatique, leur souffrance et leur panique des lieux, en présence de leur agresseur potentiel, ne leur permettent pas de donner une cohérence de façade à leur récit, et surtout lorsque les victimes sont des enfants. D'où l'importance du travail de traducteur de l'expert psychologue, d'où l'évidente nécessité pour l'avocat de la défense se débarrasser de lui, par tous les moyens...la fin justifiant les moyens !

Même si Me Dupond-Moretti ne s'adresse pas de cette façon aux enfants victimes, ces derniers assistent à la violence des agressions verbales du ténor, celui que certain comparent, non plus à un taureau mais à un pitbull, comparaison que Me Blandine Lejeune nous illustre en disant « quand il mord il ne lâche plus ». Ce sont donc les experts qui en font les frais, tout comme les enquêteurs, Officiers de Police Judiciaires, mais aussi et surtout les témoins des parties civiles et parfois même, les avocats des victimes. Les enfants, lorsqu'ils sont interpellés par leurs agresseurs potentiels et interrogés par les avocats de la défense, sont donc aux assises, dans un état de stress majeur.

On ne peut vraiment pas du tout imaginer Lino Ventura dans cette situation-là, même au cinéma, tant on sait qu'il était bouleversé par la vulnérabilité des enfants, eu égard à son vécu et ses engagements personnels et associatifs liés au handicap. Cette agressivité ne semble pas vraisemblable, psychologiquement, pour un homme tel que Lino Ventura… la comparaison n'est donc pas interchangeable, Lino Ventura ne pourrait pas tenir le rôle d'un avocat tel que celui qui nous intéresse, il n'aurait pas pu porter ce dernier surnom qu'on lui confère  « d'Ogre des assises »… pas plus dans la fiction que dans la réalité. Et même si l'on peut capter le même étonnement modeste et insécurisé lié à leur popularité, celle des deux hommes n'est pas du tout sous tendue par les mêmes sentiments... et je laisse à chacun le soin d'identifier les siens.

 

Le message aux présidentiables : respecter les directives européennes pour l'audition des enfants aux assises, en finir avec une maltraitance légale.

On a bien compris combien il est intolérable qu'un petit enfant, victime présumé de viols, soit obligé de comparaître aux assises, face à ses agresseurs potentiels et être dans l'obligation d'affronter un avocat de la défense tel que celui que le lecteur connaît beaucoup mieux à présent. Il n'est pas, d'évidence, à armes psychiques égales avec un adulte, de surcroît spécialiste de la rhétorique, habillé de noir et que tout le monde appelle Maître… et dont l'objectif est de décrédibiliser sa parole.Et pourtant, le sujet reste ignoré !

Actuellement, au niveau de la Justice française, des dispositions sont prises en amont, et ce, tout au long de l'enquête préliminaire et lors de l'instruction pour que les enfants soient protégés et que leur parole soit recueillie et enregistrée avec précaution dans des lieux adaptés. La difficulté a donc bien lieu au moment du procès quand la présence de l'enfant est incontournable. En effet, l'enregistrement de la déposition du mineur depuis un lieu situé à l'extérieur de la salle des assises n'existe pas officiellement en France, ou à de rares exceptions, alors que cette disposition fait partie des prescriptions européennes. L'article 20 des directives du 13 décembre 2013 qui développe les préconisations générales sur l'audition des mineurs victimes dans le cadre des enquêtes et des procédures pénales précise que « sans préjudices des droits de la défense, les États membres prennent les mesures nécessaires pour que l'enfant soit entendu à l'audience sans y être présent notamment par le recours à des technologies de communication appropriées ».

Il est donc souhaitable qu'il soit installé dans un local extérieur accompagné d'une personne de confiance et qu'il soit auditionné par visio-conférence comme cela se fait en Angleterre, aux USA au Canada2 et en Australie. Un soin extrême est pris là-bas, non seulement lors de l'enquête, mais aussi lors du procès pour que l'enfant ne rencontre pas son agresseur avant et durant sa déposition en tant que témoin. Il est clairement établi qu'un enfant traumatisé fournit un témoignage médiocre ou n'arrive pas à témoigner surtout si l'accusé a été violent et a émis des menaces.

Par ailleurs, en Australie précisément, une étude a montré que les jurés ont estimé en majorité que l’utilisation de la vidéo-conférence est équitable envers l'accusé et que cela permet d'évaluer la crédibilité3 du témoin. Les exigences judiciaires qui concernent l'obligatoire confrontation, mais aussi la fiabilité du témoignage et la protection de la victime, sont ainsi respectées et les droits de la défense et l'équité du procès ne sont pas remis en cause.

Rappelons enfin pour convaincre le lecteur, les indignations de Claire Brisset, Défenseure des enfants présente au procès de St Omer.  Dans son article du Monde en date du 20 mai 2004 intitué « Pitié pour les enfants d'Outreau ». Elle s'interroge : « Un procès doit-il ajouter au traumatisme déjà subi par les enfants ? Ne peut-on éviter de les placer au centre de ce qui est devenu un théâtre ? »… elle poursuivra en 2005 dans son ouvrage : « 15 millions d'enfants à défendre » : « Bien peu de voix se sont élevées pour rappeler que les enfants victimes, ceux que l'on invitait à témoigner dans cette cour d'assises transformée en foire d'empoigne, ne pouvaient en aucun cas rendre un témoignage utile à la cour. Il était totalement illusoire d' attendre quoi que ce soit de leur parole dans de telles conditions. Déjà blessés, ils seront sortis de ce tribunal encore plus meurtris».

L'ancien Président des Assises très renommé Michel Gasteau ajoute: "Faire taire un enfant en l'impressionnant, c'est tout sauf de la Justice"!  (Documentaire "Outreau,l'autre vérité")

 

Conclusion

L'absence de directives officielles a donc provoqué avant et lors des procès d'Outreau mais encore aujourd'hui dans bien d'autres procès – j'en porte témoignage - une souffrance inacceptable que les professionnels évoquent avec fatalisme. Cette souffrance est une véritable maltraitance qui n'est pas prise en compte, ni dans les médias ni par les politiques et donc par le législateur. D'où cet appel aux présidentiables et aux futurs députés. Il est donc urgent que soient mis en place la visio-conférence à l'extérieur des salles d'audience afin que les enfants soient protégés, de manière obligatoire, d'un grave traumatisme judiciaire surajouté. Il faut en finir avec une maltraitance légale qui relève d'un déni de réalité quant au statut de l'enfant aux plans psychologique et victimologique.

 

1 Réseau de Professionnels pour la Protection de l'Enfance et l'Adolescence www.reppea.org

2 Guide Recours à des aménagements spéciaux et aux aides aux témoignages pour faciliter le témoignage des enfants par Alisson Cunnigham et Pamela Hurley, Centre des enfants, des familles et le système de Justice, 2007.

3 Le terme de crédibilité n' y est pas remis en cause.

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.

Tous les commentaires

Merci pour cet article. Il serait bien temps, en effet, que les politiques s'emparent de ces sujets totalement méprisés. Notre pays a encore bien du chemin à parcourir.