Traumatisme et résilience : 
les prémisses d'une méthodologie thérapeutique

         

Par Marie-Christine Gryson-Dejehansart


Cet article fait lien avec celui qui est publié sur Médiapart « Et si les origines de Valls et Hidalgo était des facteurs de résilience ? »

Avant de faire le lien avec l'affaire Outreau je dirai que l'Espagne a été pour moi facteur de résilience et de résistance au plus loin que je me souvienne depuis ce prêtre ouvrier espagnol réfugié dans le Nord qui lisait du Garcia Lorca pour réveiller son Andalousie dans un coin d'église remplie de bougies aux enfants que nous étions : « A las cinco de la tarde » » verde que te quiero verde, verde ramas, verde viento » ces mots résonnent encore aujourd'hui. Et au collège, ce fut difficile car l'enseignement de l'espagnol était rare dans le nord de la France mais il fallait absolument retrouver cette belle langue que j'ai découverte égalitaire dans son orthographe et sa grammaire assurément phonétiques. Joli souvenir de cette professeure d'espagnol qui à l'heure de la cantine, toutes portes fermées à clé, faisait entendre aux élèves privilégiés des chants républicains révolutionnaires... ce qui marque à tout jamais tout comme les chansons de Paco Ibanez hurlées dans les rues de Lille par des étudiants ayant fui la dictature de Franco. Admirables ces autres étudiants résistants rencontrés à l'université de Moncloa à Madrid bravant les cavalcades de la Guardia civil à cheval … que sont ils devenus ?

Et puis de retour en France ce fut d'abord des études d'espagnol comme une nécessaire loyauté et ensuite la psychologie, mon vrai choix professionnel de toujours. Que de gratifications obtenues dans l'exercice de cette profession qui s'est élargie avec l'expérience à la pratique des expertises judiciaires... jusqu'à l'affaire d'Outreau...

Au procès de St Omer... l'Espagne a été convoquée là aussi en termes de résilience,vous allez comprendre...

Je connaissais l'histoire de la région et l'appartenance des Flandres et de l'Artois aux Pays Bas espagnols qui en assuraient l'administration. Je savais que St Omer et Aire sur La lys - dont les plans de la ville sont au musée du Prado à Madrid - étaient les deux dernières villes à redevenir française sans l'avoir souhaité, après deux siècles d'administration espagnole ( 1496-1676). Je savais enfin que Charles quint et son fils Philippe y étaient venus mais je n'avais pas prêté attention aux détails.

Or peu de temps après le procès d'Outreau à St Omer, j'ai appris par une étudiante en espagnol qui rédigeait un mémoire sur la présence espagnole que le Tribunal où siègent les assises du Pas de Calais se situe dans la rue qui a été empruntée par l'Empereur Charles Quint et son fils Philippe II futur roi des Pays bas, en tenue fastueuse, pour se rendre à la Cathédrale où les clés de la ville lui ont été remises.

Cette visite somptueuse accueillie par une foule en liesse vêtue de ses plus beaux atours, rejetant la récupération des lieux par les rois de France, est ce qu'il est convenu d'appeler « l'entrée joyeuse ».

Le Baillage

pour ensuite s'achever à Bruxelles. Les belges continuent de fêter chaque année en costume d'époque dans un grand cortège historique cette « entrée joyeuse » comme un grand moment d'allégresse populaire.

Télescopage d'évènements à des siècles de distance, au même endroit, là où le peuple de St Omer en joie avaient allumé des flambeaux tout au long du passage des souverains, un drame surréaliste se jouait, des caméras et des micros se bousculaient pour capturer les images et les déclarations des avocats de la défense des accusés du premier procès télé-réalité de la Justice française.

La débâcle des professionnels a suivi les revirements provisoire à St Omer de l'une des accusés et les larmes des futurs acquittés devenues pièges à conviction car passées en boucle par toutes les télévisions. Ces images ont décrété leur innocence avant le délibéré des jurés, car celui qui souffre est forcément innocent.

Les futurs acquittés occupaient tout l'espace victimaire devant les caméras, la souffrance des enfants qui n'était pas représentable pour s'incarner à la télévision a été oubliée. Tous ces enfants que j'avais expertisés et qui lors du verdict ont bien été reconnus victimes de viol. Il fallait dès lors trouver les coupables de substitution, à savoir les enfants qualifiés de fous, le juge d'instruction et les experts.

J'ai quitté le Tribunal après que le Président eût interrompu la séance... je savais que je ne reviendrai pas je n'étais plus audible... Je suis sortie avec l'aide des policiers par une porte dérobée du tribunal tant le lynchage de l'experte principale des enfants dégénérés était annoncé pour les images du prochain Journal Télévisé.

Je ne suis pas allée à la cathédrale de Saint Omer, mais juste en face dans l'école maternelle Notre Dame où j'avais organisé - en tant que bénévole tout comme pour les thérapies - la dernière représentation du théâtre de prévention des agressions sexuelles de l'association de professionnels « Balise la vie » dont j'étais la Présidente. La vertu était devenue le mal. Et c'est pour cela que j'avais subi les foudres de Me Berton... m'accusant de partialité et de conflit de loyauté en inventant que j'y suivais les enfants expertisés. La force de conviction de l'indignation de l'avocat devant les caméras avait anéanti mes dénégations et rendu inopérant le démenti officiel de la direction de l'Aide à l'enfance du Conseil Général qui accueillait les enfants..

La directrice de l'école et tout le personnel m'ont réconfortée et restaurée et ma voiture entourée de paparazzi récupérée par une employée ravie de ce tour qu'elle venait de leur jouer. De retour chez moi les paparazzi ont fait le siège de mon domicile durant 48h d'après mes voisins.

Cela semble totalement surréaliste mais à l'époque le monde était devenu fou...

Et c'est face à cette étudiante en espagnol que j'ai pu re-visualiser mon pénible parcours enveloppé dans les images d'une cérémonie haute en couleur, ré-activant ainsi une résilience mise à mal par les invectives et contre-vérités caricaturales de la défense lors du procès et relayées par les médias n'ayant pas voulu décrypter les stratégies : discréditer l'expert c'était discréditer la parole des enfants. Résilience et résistance retrouvées, j'ai publié en 2009 malgré les énormes risques encourus, un livre qui remettait en cause le storytelling de l'affaire : « Outreau la vérité abusée » salué en particulier par Pierre Joxe mais aussi par un grand spécialiste de la victimologie, expert psychiatre responsable de 2 DU universitaires et de nombreux ouvrages de référence, Gérard Lopez.

Et comme la synchronicité fait bon ménage avec mon récit, c'est donc un petit fils d'espagnol Gérard Lopez qui a marqué la résistance au plan universitaire avec le colloque de Paris Assas panthéon... Le premier colloque qualifié de révisionniste... puis de négationniste le film inspiré du livre « Outreau l'autre vérité » qui est la 6ème étape de la ré-information.

http://blogs.mediapart.fr/blog/dominique-ferrieres/090213/le-film-outreau-lautre-verite-produit-par-bernard-de-la-villardiere


En conclusion je dirai que pour le psychologue toute expérience fut-elle traumatisante est source d' enseignement qui sera mis en perspective et re-traitée à l'aune de ses connaissances cliniques et thérapeutiques*.

On a pu suivre ici le récit de cette expérience au cours de laquelle bienfaits du hasard ou synchronicité de Carl Gustave Jung et pourquoi pas du psychiatre indien Deepak Chopra,ont été interpellant. Pour ces médecins, les coïncidences seraient les indices émergents d'une configuration d'un destin pré-inscrit. En réalité pour la psychothérapeute que je suis, l' interprétation de ces télescopages spatio-temporels n'a d'intérêt que par le projet fonctionnel qu'on lui donne en dehors de toute croyance paranormale ou religieuse. En l'occurrence il s' agit de la mobilisation de la résilience. Ce qui vient d'être conté en est l'illustration modélisée qui pourrait aboutir à une méthodologie plus généralisable à ce qui est pour chacun facteur de résilience. La recherche est ouverte.

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Je recommande particulièrement la lecture de la démarche thérapeutique appliquée à lui -même du Psychiatre psychanalyste très connu Serge Tisseron.


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