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Rencontre avec Marie-Christine Gryson-Dejehansart,
psychologue, expert dans l'affaire d'Outreau
- un reportage de Pierre Rancé *-
* ex chroniqueur judiciaire sur Europe 1, Porte Parole de la Garde des Sceaux




Extraits d'un article publié dans
la Gazette du Palais
n° 120  du 30 avril au 4 mai 2010

Outreau : symbole du manichéisme


Le 19 mai 2004, à l’occasion du premier procès d’Outreau à Saint-Omer, devant des dizaines de caméras et de micros, l’un des accusés, l’huissier Marécaux qui vient d’être mis hors de cause après le revirement de la principale accusatrice à l’audience, s’effondre en pleurs à la sortie de la cour d’assises : « J’ai tout perdu dans cette affaire… On m’a volé mes enfants. Ils ont tué ma mère. J’ai dû vendre mon étude… ma maison… Je n’ai plus rien. Il faut que vous sachiez que ça peut vous arriver… » En quelques secondes, les sanglots de l’huissier Marécaux transforment ce coupable en héros, et ses propos font l’effet d’une bombe. Soudain, des millions de français, horrifiés devant leur poste de télévision, ont la preuve que la justice peut se tromper, qu’elle s’est laissée abuser, et que nous sommes dans un pays où la présomption d’innocence est devenue un abus de langage au point que leur propre sécurité est désormais menacée. Pour la première fois, Monsieur « tout le monde » ne se met plus à la place de la victime mais à la place de l’auteur présumé injustement accusé. C’est un changement profond qui s’opère. Au point d’oublier qu’avec la souffrance des acquittées, le bannissement social, l’horreur carcéral, l’affaire d’Outreau reconnaît également, de façon indéniable et définitive, la souffrance de douze enfants victimes de viols et d’agressions sexuelles. Ces douze petites victimes vont, elles aussi, traverser les deux audiences de cette affaire, qui outre la conviction des jurés, vont tout emporter à Saint-Omer puis à Paris.


La sérénité des débats, l'organisation équitable du procès d'assises, le rôle et l'audition des experts et, enfin et surtout, le recueil de la parole des enfants victimes... Sur tous ces points, comme sur celui de la responsabilité de la chaîne hiérarchique, les procès d'Outreau posent question. Ils interrogent sur le fonctionnement de la justice. De nombreux présidents de cours d'assises expliquent qu'ils n'auraient jamais accepté que les débats se déroulent comme ils se sont déroulés pendant le procès de Saint-Omer. Est-ce que l'organisation de cette audience préfigure ce qui pourrait devenir demain le procès criminel avec un président qui se contente d'arbitrer et de compter les points ?

Au-delà du témoignage poignant que restitue cette qui a été l'un des experts d'Outreau, la livre de Marie-Christine Gryson-Dejehansart tente de rassembler tout ce qui a volé en éclats pour renouer le fil du débat, contradictoire et démocratique. La psychologue vit et travaille toujours dans la région Nord Pas-de-Calais. Nous sommes allés à sa rencontre.

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Marie-Christine Gryson-Dejehansart a trente ans de pratique. Psychologue clinicienne depuis 1982, elle a été l'un des experts principaux dans l'affaire d'Outreau. Mais les expertises n'occupent que 10% de son temps. Comme les cours qu'elle donne un peu partout, à Genève, à Bruxelles ou à Lille.


Formatrice agréée par le ministère du Travail et de la Solidarité, elle fait de la formation continue en psychologie de l'enfant, victimologie et en thérapie des traumatismes. Formation qu'elle dispense dans les cadres associatif ou officiel, comme la brigade de gendarmerie spécialisée de Liévin dans le Pas de Calais, où elle enseigne depuis 1998 « l'échelle de validité de la déclaration de l'enfant victime ».

En fait, cette affaire d'Outreau a été une profonde blessure pour cette professionnelle. Mais elle ne regrette pas cette expérience car, dit-elle, « ce fut un privilège de pouvoir analyser de l'intérieur un fait de société aussi important et douloureux.


Missionnée par le juge Burgaud alors en poste au TGI de Boulogne-sur-Mer, elle est entrée dans ce dossier petit à petit : « D'abord avec deux ou trois missions, puis de plus en plus » explique-t-elle.


C'est elle qui reçoit la première les enfants du couple Delay-Badaoui, violés par plusieurs personnes pendant plusieurs mois, voire plusieurs années. La psychologue se souvient que la demande du juge était claire : faire l'examen psychologique de l'enfant. Évaluer son niveau de développement intellectuel, affectif et social. Évaluer ensuite la teneur de sa déclaration concernant ses révélations, dire s'il a des tendances psychologiques à l'affabulation. Et, enfin, évaluer les conséquences traumatiques.


« Les questions étaient précises et ciblée se souvient encore Marie-Christine Gryson-Dejehansart  à qui le juge demandait si, compte tenu des faits que l'enfant disait avoir subis, il ne pouvait pas manifester des troubles de la perception de la réalité.

Cette mission s'étale sur un an. La psychologue réalise dix-huit expertises sur dix huit enfants. Deux d'entre eux ne seront pas concernés par le procès. Les seize autres le seront directement, comme les présumées victimes d'agressions sexuelles. Quinze seront présents au procès de Saint-Omer (les déclarations du seizième étant trop tardives pour être prises en compte par le deuxième juge d'instruction,qui remplace Fabrice Burgaud parti entre temps au parquet de Paris. À la question de savoir pourquoi un seul expert a été désigné, Marie-Christine Gryson-Dejehansart répond qu'elle a été choisie parmi les plus expérimentés de la région pour les expertises d'enfants. Parce que, aussi, confier l'écoute de l'ensemble de ces enfants à un seul praticien expérimenté permettait de dégager une concordance ou des incohérences dans les déclarations. « Le travail fait auprès de ces enfants pendant un an a permis de révéler une réalité, explique-t-elle. Celle qu'ils sont d'authentiques victimes »

Le travail de son équipe pluridisciplinaire, formée avec le professeur Viaux, auteur de nombreux travaux sur les agressions sexuelles s'est fait sur la durée. Certains enfants ont été expertisés deux fois, à un an d'intervalle. En travaillant séparément et différemment, l'universitaire et la spécialiste du terrain parviennent aux mêmes conclusions réunies dans un rapport de 33 pages : « Mais la défense et les médias n'ont retenu que la faute de frappe de la conclusion1, et, dans le contexte délétère du procès cela a suffi pour discréditer un travail particulièrement fouillé et référencé », explique Marie-Christine Gryson-Dejehansart pour qui cette extrapolation donne bien la mesure de la perte des repères de l'objectivité et du rationnel dans ce procès.

Enfin, elle tient aussi à rappeler que les autres professionnels, à savoir les cinq experts – quatre psychologues et un pédopsychiatre – désignés par le président du premier procès d'Outreau après qu'elle-même, à bout de forces et humiliée, a décidé de quitter la cour d'assises de Saint-Omer, ont tous confirmé ses expertises. D'où son livre : Outreau, la vérité abusée.



Note 1 La méthode de travail utilisée pour les quatre expertises des enfants Delay réalisés par deux experts différents doit faire la synthèse des examens psychologiques de chacun des experts. Après une discussion écrite et différente de plusieurs pages sur le cas de chaque enfant, il faut ensuite rédiger une conclusion très courte qui sert de réponse aux questions des magistrats. Les questions de base étant les mêmes pour chacun des enfants, la conclusion qui sert de réponse synthétisée était donc identique pour les quatre enfants Delay. C'est en répétant une faute de frappe dans cette partie de l'expertise, que les avocats de la défense ont parlé d'un « copier-coller » utilisé pour l'ensemble du travail des experts.




ENTRETIEN
 - extraits -
« Certains avocats de la défense, habitués des dossiers de pédophilie, souhaitaient se débarrasser des experts psychologues ».

G.P. Pourquoi pensez-vous que l'organisation des lieux a servi à décrédibiliser la parole de l'expert ?

M.-C.G-D : Il fallait décrédibiliser les experts. C'est une stratégie classique de la défense, et bizarrement dans ce procès personne ne l'a décryptée comme telle, la parole de la défense est devenue la vérité du procès. Les accusés étaient devenus les victimes et les enfants présumés victimes sont devenus les coupables, tout comme ceux qui avaient authentifié leur parole. La configuration de la salle d'audience où la symbolique de base était déstructurée l'a permis. Mais aussi le fait que l'espace victimaire était occupé par les adultes. Dans ces conditions, la défense des accusés a réussi à faire croire qu'un expert, qui a examiné avec méthode et expérienceles enfants juste après le viol, est moins compétent qu'un avocat qui interroge brutalement les enfants cinq ans après les faits et qui n'est, cela va pourtant de soi, ni spécialiste de l'enfance, ni – et encore moins – du traumatisme sexuel. Trois enfants sur les quinze se sont finalement rétractés, et c'est très peu compte tenu des circonstances.

La commission parlementaire l'a confirmé de façon invraisemblable en expliquant dans son rapport que « les questions que les avocats de la défense ont posés aux enfants ont révélé la fragilité de leurs propos », et ce, grâce à un interrogatoire « contradictoire » !

Donc ce qui est fiable pour nos députés est l'interrogatoire par l'avocat de l'accusé d'un enfant traumatisé cinq ans après les viols qu'il a subis, à la barre d'un tribunal tout près de ceux qu'il dénonce, et que les médias ont déclarés innocents... On a régressé de plusieurs siècles au niveau de la psychologie de l'enfant !

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G.P. Selon vous, il s'est agi de décrédibiliser la parole de l'expert pour décrédibiliser celle des enfants et détruire l'accusation ?

M.-C.G-D : Cela a été fait de manière stratégique par la défense. Les circonstances lui ont facilité le travail. Les enfants, terrorisés, n'ont pourtant rien imaginé – c'était inimaginable – mais ils ont été « débordants », leur pensée était morcelée, la confusion et les confusions du discours traumatique étaient pour les non-spécialistes pratiquement psychotiques. Lorsqu'un enfant a osé se rebiffer, il s'est fait rabrouer et traiter d'insolent. Il avait juste manifesté son épuisement face aux avocats qui défilaient devant lui en demandant si c'était bientôt fini. On l'a aussi traité de menteur quand il s'est trompé, entre autres, dans le détail de la description du mobilier d'une chambre de l'un des mis en examen, quatre ans après les faits.

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G.P. En tant que psychologue clinicienne, quel est votre constat ?

M.-C.G-D : Un enfant ne peut pas mobiliser sa mémoire comme peut le faire un adulte. Seuls les spécialistes peuvent analyser les dépositions dans différents contextes en prenant en compte tous les facteurs de déstabilisation. L'on sait qu'un enfant victime avéré se rétracte s'il a face à lui une personne qui met en doute ce qu'il dit. Les enfants d'Outreau, comme l'ont dit les avocats des associations, ont été admirables de courage et de persévérance au procès de Saint-Omer. En appel à Paris, ils ont perdu pied pour trois d'entre eux. Ce qui était tout à fait normal et attendu, voire voulu. Il faut rappeler ce qu'on appelle en victimologie infantile « la mémoire de scénario ». Cela veut dire que l'enfant fait un amalgame entre plusieurs scènes, plusieurs lieux, plusieurs dates quand il a été violé à de nombreuses reprises. Les séquences apparaissent donc invraisemblables pour qui ne connaît pas la structure traumatique des récits d'enfants totalement terrorisés. Cela peut sembler incohérent comme le diront les journalistes qui ont pris pour unique référence le récit d'un adulte.

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G.P. : Il y a d'autres exemples que l'on peut citer. Comment expliquez-vous le récit des enfants sur cette petite fille violée et enterrée dans le jardin de la Tour du Renard où ils habitent, et que le juge Burgaud a fouillé en vain sans jamais rien trouver ?

M.-C.G-D : Cette question est vraiment taboue, c'est le talon d'Achille de l'affaire pour les enfants et les professionnels... Elle a été très efficace pour discréditer la parole des enfants, d'autant qu'à cette époque on était en plein dans l'affaire Dutroux. C'était insupportable, on ne voulait plus y croire, il y avait saturation d'horreur et de barbarie avec les petites Julie et Mélissa emmurées et mortes de faim et de soif après avoir été violées pendant de longs mois.


« Nous étions devenus des monstres, ceux qui avaient provoqué autant de souffrance et d'injustice »

L'incrédulité de protection a été très puissante et déranger ce confort-là est très risqué. Le messager se met en danger. Alors je me contenterai de poser la question à ce sujet , comme je l'ai fait dans mon ouvrage. Le « cerveau émotionnel » est apaisé, je peux espérer m'adresser au « cerveau rationnel ». Le professeur Viaux et moi-même avons recueilli séparément le témoignage d'un enfant qui a revécu devant nous cette scène. Les critères d'authenticité psychologiques étaient bien présents. Dans quel but cet enfant (et deux autres) aurait-il décrit le viol et le meurtre d'une petite fille qui – a-t-il précisé – ne parlait pas notre langue ? Lorsque Daniel Legrand  a écrit un courrier décrivant de manière authentique là aussi, le meurtre de la petite fille, pourquoi Myriam Badaoui y aurait-elle adhéré si cela n'avait pas été la réalité ? Pourquoi l'aurait-elle à son tour décrit d'une manière tellement réaliste qu'une avocate présente lors de son audition s'est évanouie ? Pourquoi se serait-elle mise délibérément en situation d'être condamnée encore plus lourdement pour complicité s'il ne s'était rien passé ? Est-ce parce que l'on ne retrouve pas un corps qu'il n'existe pas ? Pensez-vous qu'il soit invraisemblable d'imaginer qu'il pourrait s'agir d'une fillette non identifiée quand on sait qu'il y a plusieurs centaines de mineurs étrangers isolés dans le Pas-de-Calais ? Enfin il y a eu d'autres révélations d'enfants, plus tardives, dont je ne peux faire état.


En tant que psychologue, il ne me revient pas de dire si cet événement a existé ou non. Je veux juste  qu'on me donne l'élément qui m'échappe, qu'on me dise pourquoi deux adultes et trois enfants inventeraient avec force détails concordants, les viol et meurtre d'une petite fille étrangère. Quand on y réfléchit calmement, on peut donner une toute autre lecture à cette affaire en tenant compte de cet événement. Mais le temps n'est sans doute pas encore venu

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G.P. : Vous pensez que cette affaire d'Outreau pourrait repartir quand les enfants victimes auront atteint l'âge de la majorité ?

M.-C.G-D : J'en suis persuadée parce que les enfants n'ont pas été entendus, et surtout parce que l'un des acquittés continue à les accuser de mentir. Il s'agit de l'abbé Dominique Wiel, qui récuse la vérité judiciaire des enfants dans les médias et dans les conférences avec son livre au titre étonnant « Que Dieu aie pitié de nous ». De manière aberrante, dans une lettre ouverte, il demande à Kevin et à son frère de reconnaître qu'ils ont menti à propos de leurs parents, qui seraient donc innocents alors qu'ils ont reconnu les faits et qu'ils ont été condamnés à quinze et vingt ans de prison criminelle. En d'autres termes, deux enfants fabulateurs auraient entrainés treize autres enfants qui auraient à eux seuls grugé plus de cent professionnels aguerris. Je respecte la vérité judiciaire concernant l'acquittement de l'abbé Wiel, mais lui porte préjudice aux victimes en niant la vérité judiciaire des enfants. Le manque de licidité sur cette affaire est criant puisque personne ne vient contrer ses assertions calomnieuses à l'égard d'enfants encore mineurs pour la majorité d'entre eux. Il dit s'exprimer au nom des acquittés. J'ai donc fait part de ces agissements choquants au plan de la réalité et de la morale à la hiérarchie ecclésiastique, car depuis que j'ai publié mon ouvrage je suis destinataire de nombreux témoignages de ceux qui se plaignent qu'on ne croit plus les enfants. Par ailleurs, je vais m'adresser au législateur pour demander que l'on protège les mineurs reconnus victimes de viols et d'agressions sexuelles par la justice, sur le plan de leur honneur et de leur réputation. Il y a un vide juridique à ce sujet. On ne peut remettre en cause un acquittement sous peine d'être poursuivi pour diffamation, en revanche, on peut nier publiquement et impunément le statut d'une victime mineure pourtant reconnue comme telle par la justice.