Le 5 mars 2011




Chère Madame Gryson


Il est bien rare que je pense à m'adresser à l'auteur d'un livre que je lis, que ce soit pour le féliciter ou pour le critiquer. Cette fois, je ne résiste pas à prendre la plume tant la lecture de votre ouvrage m'a apporté de réponses à des choses qui m'avaient intrigué et même choqué lors de cette longue affaire des pédophiles d'Outreau.

Vous avez intitulé ce livre « La Vérité abusée ». Cela se comprend à sa lecture, c'est le moins qu'on puisse dire, mais en ce qui me concerne, et faisant partie du public qui a été berné par les médias à l'époque du procès et encore aujourd'hui, je pense que d'une manière générale, c'est l'opinion publique qui a été gravement trompée, et j'avoue que cela me consterne et m'irrite passablement.

Avec le sous titre « 12 enfants reconnus victimes » j'avais d'abord craint que votre livre se bornerait à un retour compassionnel sur le drame de ces enfants dont la vie brisée a en quelque sorte été passée par pertes et profits, aussi ai-je été agréablement surpris de trouver dans les différentes parties de l'ouvrage un éclairage des plus utiles sur le développement de cette affaire et l'accumulation des anomalies qui en ont fait un drame singulier dont les leçons devraient être tirées avec sagesse, alors que les suites m'avaient laissé l'impression d'un lynchage de la justice elle-même et des personnes qui chacune à leur place ont accompli honnêtement leur tâche sans aucune mauvaise intention.

J'avoue avoir eu beaucoup de mal à comprendre les raisons du parti-pris qui s'est emparé des médias dont vous démontrez l'attitude systématique. D'abord d'une sévérité aussi immédiate qu'infondée pour ces abominables personnages - qui donnaient opportunément l'occasion de produire un scoop - on a vu avec étonnement les articles retourner leur agressivité vers d'autres personnes telles que le juge Burgaud ou vous-même en tant qu'expert, sans que nous n'ayons pour en juger d'autres choses que des bons mots d'avocat, des citations à l'emporte-pièces, et bien peu d'éléments sérieux, et tout cela jusqu'à avoir vu les personnes d'abord condamnées avec de lourdes charges sortir comme des anges et des héros.

Ces souvenirs m'avaient laissé perplexe et dubitatif jusqu'à la lecture de votre livre quoi que l'incompréhension soit toujours là. Vous présentez de manière indiscutable les occasions que la presse aurait dû saisir pour relativiser les positions de la défense - et ne l'a sciemment pas fait - également les complaisances qui se sont établies entre la défense et des journalistes qui ont inlassablement triés les arguments dans le sens de ce que vous appelez « storytelling », la bonne histoire au bon moment. Mais quelle désinvolture pour la vérité !

Quoi qu'il en soit, j'y vois beaucoup plus clair maintenant, et c'est grâce à vous. Je peux vous confier que j'ai bien senti au travers de vos récits, toute la souffrance et les blessures que ces événements ont pu provoquer sur vous-même et je crois aussi sur nombre de personnes impliquées – sans oublier les enfants maltraités. Malgré cela, vous nous laissez ce témoignage unique et d'une grande utilité, j'ai tenu à vous en remercier et à vous dire toute mon admiration pour avoir pu remonter la déferlante de désinformation à contre-courant et produire ce formidable travail.

Je vous adresse mes sentiments les meilleurs

Philippe