retour
Outreau et Angers, Peut-on comparer ?

Marie-Christine Gryson-Dejehansart




Le Procès d'Angers : 66 adultes accusés de viols sur 45 enfants


Le Procès d'Angers avait de nombreux points communs avec celui d'Outreau. Ce procès pour viols et des agressions sexuelles mettait en scène un certain nombre d'adultes et d'enfants dans une configuration qui englobait des personnes extérieures à des cercles familiaux élargis. A Angers, 66 adultes et 45 enfants dont des bébés, étaient concernés. Personne ne s'est étonné du nombre ...

A la différence d'Outreau, ici les avocats des enfants et les responsables du Conseil général se sont exprimés avant le procès. Les enfants ont été enveloppés dans des bras et des mots d'adultes qui les ont fait exister à la caméra dans un registre protecteur qui replace l'adulte et donc l'enfant, dans leur statut propre. On ne voyait pas les enfants certes, mais ils existaient à travers cette représentation qui imposait le respect. Nous étions face à des adultes déterminés, représentants légaux et avocats des enfants, face à d'autres adultes, les accusés et leurs avocats tout aussi déterminés ..Nous étions donc à armes psychiques égales !

Par ailleurs le sérieux de l'instruction et des intervenants sociaux était imposée aux médias par le représentant du Parquet qui s'était exprimé lors de la préparation du procès pour montrer sa solidarité à leur égard par la reconnaissance de leur travail et de leur conscience professionnelle. Dans le Pas de Calais, les travailleurs sociaux ont eu droit à des soutiens internes grâce à l'efficacité du psychologue référent et des cadres des services, mais aucun soutien officiel passant par voie de presse, du moins à la connaissance du grand public.

Afin d'éviter d'être happé par le tsunami de la remise en question de la parole de l'enfant - avec l'installation de la storytelling que l'on sait - l'avocat des enfants a affirmé avec force face aux caméras: «  Ce n'est pas comme à Outreau il y a des preuves. » Or il s'est avéré qu'en fait de preuves il s'agissait comme à Outreau de révélations croisées adultes-enfants et d'expertises de crédibilité. Aucune preuve matérielle, les films et les photos évoqués par les enfants comme à Outreau avaient disparu.

Un autre avocat a prévenu : «  les enfants ne mentent pas, ils se trompent » La référence était bien celle de la victimologie. Et la presse a pris acte de ces déclarations. Aucune remise en cause des experts ni des travailleurs sociaux ces derniers qui ont bénéficié d'un soutien face caméra d'abord par le procureur puis par leur supérieurs.

Les portes symboliques du procès étaient fermés, il n 'y aurait pas d'influence extérieure, la justice allait pouvoir fonctionner librement. Non seulement la presse ne s'est pas immiscée dans les débats, mais elle n'a pas non plus moqué les propos des enfants qui étaient pourtant très laconiques comme elle a moqués les erreurs et débordements des enfants d'Outreau. Les enfants d'Angers filmés lors des auditions de l'enquête n'étaient pas présents pour la plupart d'entre eux au procès.

Voilà par exemple, ce que l'on trouve dans « Libération » sous la plume de Jean-Pierre Thibaudat, le 3 Juillet 2005, concernant les interrogatoires des policiers et du juge d'instruction projetés sur écran vidéo :

« Témoignages difficiles où le non-dit et le corps noué en disait autant que les mots arrachés. Ils ont parlé de minette de zizi de foufoune ou d'os humains » ( comme à Outreau)

Les enfants d'Outreau ont été questionnés pour certains d'entre eux, rappelons nous, plus de 6 heures durant à la barre des Assises, et par chacun des 19 avocats ....

Qui aurait pu résister à un tel traitement qui pousse à la faute bien des adultes ?

Les magistrats chargés de la communication à Angers ont été très discrets mais ils étaient là en garde-fous efficaces. Les caméras n'ont pas montré les accusés, or une grande partie d'entre eux clamait leur innocence. La défense a été dans son rôle, regrettant un procès de masse sans jamais dénigrer les enfants, aucune défense de rupture mais une défense respectueuse de la partie civile ...

Non seulement les professionnels ont été respectés mais ils ont été admirés pour leur courage. On a même pu lire dans Libération sous la plume de Brigitte Vital-Durand un article intitulé « La blessure à vif de la brigade des mineurs ». Pas de remise en compte de leur compétence, les avocats ne l'avaient sans doute pas fait non plus, pas de stigmatisation sous forme de dérive par l'émotionnel ... aucun des arguments utilisés à Outreau ....

 En quelques phrases sensibles elle rapporte le vécu douloureux des policiers et par la même elle nous fait partager avec eux la souffrance des enfants. Ces derniers ont été secondés rapidement par la création d'une cellule spéciale en 2002... Rien de la sorte à Outreau.La lecture de cet article permettra de rendre quelque peu justice également à la souffrance des intervenants de notre procès.

« Catherine Mercier, gardienne de la paix de 43 ans, s'effondre en pleurs au micro de la Salle d'Assises d'Angers. C'est elle qui avait apporté des jouets au commissariat et collé des jolies affiches sur les murs pour mettre les enfants en confiance dans la salle de jeu improvisée à la brigade des mineurs. Aujourd'hui Catherine Mercier pleure. Elle a changé d'affectation sans promotion. Son collègue Philippe Perz 41 ans, a lui aussi quitté la brigade des mineurs. Cet enquêteur a eu un blocage "face à la souffrance et au calvaire endurés par les enfants". Leur ex-chef Fabienne Lopez 54 ans quitte la police le mois prochain. Retraitée mais éprouvée pour la vie. Aucun policier de la brigade des mineurs n'est sorti indemne ...

L'ex-chef veut elle aussi témoigner de l'émotion de son équipe : "Tant d'horreurs ont été déversées dans nos bureaux... Ce que les policiers entendaient étaient si effroyable qu'ils avaient du mal à le croire…" »

Aucune empathie à l'égard des policiers d'Outreau qui ont entendu des horreurs sans doute encore pire dans l'échelle des horreurs, il y avait à Outreau des viols avec des ossements humains... Personne pour dire que le procès verbal question réponse ne peut refléter la perception de tout l'infra-verbal et de tous les éléments d'expérience qui sous- tend l'audition des policiers mais qu'ils n'ont pas conceptualisée, ce n'est pas leur rôle.

La mise en perspective permet de constater à quel point le procès de Saint Omer était hors normes et hors sens.

A cette époque un autre article de « Libération » signé par Pierre-Henri Allain attire notre attention. Il concerne la piste des « notables » à Angers. La description de personnes cagoulées et bien habillées, de la part des enfants n'est pas remise en cause. Les communications téléphoniques des principaux accusés à Paris Lille et Montpellier et autres régions de France sont prises avec sérieux. Les importantes sommes d'argents envoient à piste d'un réseau dans une enquête disjointe. « Reste la question des photographies et films réalisés lors des scènes pédophiles. De nombreux témoignages d'accusés et de jeunes victimes en font état. Mais ils sont restés introuvables. Alors que l'enquête commençait à provoquer des remous à Angers, ils auraient été brûlés dans des jardins ouvriers . L'exploitation de photos et de films sur des sites Internet fait partie des investigations. »1

A Outreau, des adultes et les enfants ont fait état de ces preuves matérielles ayant ensuite disparu. Elles ont aussi disparu des esprits et des articles. Les journalistes belges ayant pris la place des enquêteurs et de magistrats ...pour révéler que tout aurait été inventé.

J'ai été contactée par ces journalistes mais mon obligation de réserve les a découragés, seule la défense pouvait leur parler. Les avocats des enfants avaient également une obligation de réserve à l'endroit du département. Leur enquête s'est donc faite également en l'absence de tout contradictoire et d'antithèse. Ils ont pourtant été entendus aux Assises de St Omer en tant que témoins privilégiés !

La pression médiatique et ses mécanismes d'influence sur les délibérations ont bien été repérés et en juillet 2005, les jurés et les 3 magistrats du procès d'Angers ont été reclus dans l'enceinte de l'école supérieure et d'Application du génie d'Angers, avec interdiction d'entretenir tout contact avec l'extérieur.

Il était question de protéger et préserver l'expression de leur intime conviction. Plus de contact avec les radios les journaux et les télévisons durant une semaine et demi. Cette démarche dénonçait tacitement et implicitement le dysfonctionnement des précédents procès. Ce dispositif allait bien dans le sens de l'existence de cette notion d'influence. Il faisait la preuve par l'acte de la conviction du ministère de la justice que les médias parasitent la réflexion des jurés à juste titre. Tout comme la défense peut le faire quand elle est la seule à communiquer. C'est un magistrat qui en avait la responsabilité. Mais ce constat n'a jamais été verbalisé et analysé par la presse.

Après le verdict un certain nombre de condamnés ont fait appel. Pourquoi n'ont -ils pas bénéficié de tribunes dans les médias ? Parce qu'ils ne savaient pas s'exprimer ? Parce qu'il s'agissait pour la plupart d'entre eux de gens sans emplois, placés sous curatelle ? Aucun sensationnel vendable avec des gens du quart monde ! Et les quelques prédateurs repérés par les journaux car récidivistes, ceux là n'étaient pas mieux lotis puisqu'ils vendaient leurs propres enfants pour quelques centaines de francs ou quelques colis de nourriture.

Ces deux procès comme nous l'avons constaté, ont été normalement traités par les médias. Pas d'envahissement par l'emprise affective pour des auteurs ou des victimes présumés.

La pression médiatique a été totalement absente de ce procès comme pour le précédent, il n'y a eu aucune image de télé-réalité mais quelques interviews informatifs bienvenus. Aucun nom d'enfant n'a été divulgué. Les médias étaient redevenus de bons élèves ayant tiré des enseignements de leurs erreurs. On aurait pu le croire et fonder de grands espoirs sur le retour de la norme pour le procès en appel qui nous intéresse.

Un peu avant le procès en appel à Paris, je me prends donc à espérer qu'ils vont inspirer les journalistes qui abordent le sujet d’Outreau. Rien n’y fera ! Dès qu'il en est question, tous les repères s'infléchissent à nouveau et la surenchère du compassionnel adulte sans le moindre contradictoire occupe l'ensemble des médias.

Et pourtant, alors qu'arrive le vote pour la constitution européenne, la première page du magazine « Marianne » et surtout son titre m'encourage encore : «  Les manipulations médiatiques démasquées, la dictature des médias. » Quand la politique est concernée, alors l'esprit critique renait. Quand il s'agit de procès sur des viols d'enfant, l'objectivité respectueuse des médias est à remarquer...

Pourquoi le procès de St Omer fut-il pour la presse le procès de toutes les amnésies, de tous les dénis ? Mais il y aura encore pire : le procès de Paris atteindra les summum de l'invraisemblable car on y verra même une transgression démocratique de la séparation des pouvoirs, et la transgression de la loi par un Procureur de la république (sur ordre du pouvoir politique ?).

1Pierre Lassus de l'Union Française pour le sauvetage de l'enfance : en 2003 la pédo-pornographie drainait 3 milliards d'euros ( Emission «  nous ne sommes pas des anges «  canal+)