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Chérif Delay nous dit « je suis debout » — Qui parle de révisionnisme ?
par Jacques Cuvillier, 03.05.11

Le livre « Je suis debout », écrit par Chérif Delay avec Serge Garde, édité au Cherche midi, sortira le 12 mai. Le film sur Outreau que Serge Garde réalise avec Jean-Michel Garcia, sortira prochainement. Annoncé par la courte vidéo de Chérif Delay, qui a parcouru la Toile, il a donné lieu à diverses réactions. La plus marquante aura sans doute été entendue sur France Info, le 25 mars dernier, quand l'interview que Serge Garde, avait accordée est passée à l'antenne entrecoupée par les remarques peu amènes de l'avocat Me Dupond Moretti – l'une des grandes vedettes de la défense lors du procès d'Outreau.


Révisionnistes ! le mot est lâché. C'est en ces termes que Me Dupond Moretti a désigné les journalistes et les personnes qui s'interrogent sur les conclusions du procès d'Outreau et l'ensemble des événements qui lui font suite. À l'œuvre on connaît l'artisan. Celui-ci fait rarement dans la dentelle et prétend ne « terroriser que les cons ». Mais outre l'invective, le retournement de perspective n'est-il pas aussi sa marque ?

Mais au juste, qu'est-ce que le révisionnisme ? C'est une position qui tend à remettre en cause une version de faits qui passe pour acquise. Le terme n'a donc rien de péjoratif. Il a été employé à plusieurs reprises dans le passé, notamment au moment de l'affaire Dreyfus, prototype s'il en est d'une affaire où le judiciaire, le politique, la presse et l'opinion publique se sont entremêlés.

Mais ce vocable est choisi parce que connoté. L'emploi de mots sulfureux a été constaté tout au long du procès d'Outreau. Une collection de termes chargés symboliquement dont la propriété commune est de placer la personne qui en est affublée dans un rôle de sinistre mémoire, de fausser le regard porté sur elle pour tenter de la rendre implicitement coupable.

Le terme « révisionnisme » renvoie au négationnisme qui, pour beaucoup de gens est presque synonyme.

De fait, le révisionnisme est ignoble et totalement inacceptable lorsqu'il s'emploie à contester la souffrance des millions de personnes, juives, tziganes... qui ont été exterminées dans les camps de la mort, et voudraient bien qu'on chasse de la mémoire collective et des livres d'histoire cet épisode de l'horreur nazie. C'est cette noirceur que le terme traîne avec lui, que l'on veut plaquer sur les personnes que l'on qualifie de cette façon, manière de dire qu'elles aussi veulent nier des choses justes et incontestables.

Or, il se trouve que les personnes que Me Dupond Moretti traite de révisionnistes ne demandent pas à ma connaissance que l'on révise les conclusions du procès. Ils veulent par contre que l'on n'oublie pas la souffrance de douze enfants reconnus victimes, non par de simples supputations de professionnels patentés, mais suite à des travaux d'analyse fondés sur une longue expérience clinique, et selon des méthodes éprouvées et rigoureuses. Aucune raillerie d'avocat, aucun qualificatif désinvolte de « machin-je-ne-sais-quoi » concocté pour la galerie ne peut suffire à déprécier les rapports de sept experts expérimentés et compétents auprès des gens capables de réfléchir un tant soit peu par la technique – simple, mais éprouvée — qui consiste à abattre les messagers pour faire s'envoler le message.

Inverser la perspective, c'est à proprement parler une stratégie de perversion. Elle a été pratiquée de façon récursive au cours du procès : enfants placés dans le box des accusés, mais accusés traités en victimes voir en innocents — prochainement en martyrs ; avocats présentés comme sachant mieux que professionnels et experts dont ils n'ont en rien la formation ; jugement des médias et du public prononcés de fait avant celui des jurés de la cour d'appel, la liste est plus longue encore.

Le film de Serge Garde, tout comme le livre « Outreau, la vérité abusée » de Marie-Christine Gryson-Dejehansart déjà paru en 2009, reviennent sur la situation dramatique des enfants, dont les blessures seraient presque passées par pertes et profits lors du bilan du fiasco d'Outreau. Ils apportent un éclairage aussi utile que saisissant sur les anomalies qui permettent en effet de parler de fiasco, mais pas dans le sens où le public l'imagine.

Vous avez dit « révisionnistes » ? Vous avez bien mal choisi le mot, Maître Dupond Moretti, mais s'il désigne les personnes qui constatent la nécessité de reconsidérer les faits marquants du fiasco afin d'en tirer les leçons utiles pour l'avenir, alors je veux bien en être, et je ne serai pas le seul d'autant que le témoignage de Chérif fait peser la honte non sur les « révisionnistes », mais sur ceux qui brandissent cette épithète.

Jacques Cuvillier